Hervé Foly

Hervé Foly

La Chronique d'Hervé

Réarmement européen : trois piliers, trois contraintes — ce que l'analyse économique dit sur la solidité du financement

413 Md€ sur sept ans, 800 Md€ au niveau européen : les annonces sont spectaculaires. Mais l'économiste Julien Malizard (IHEDN) identifie trois contraintes structurelles qui pourraient faire dérailler le réarmement avant même qu'il ne soit engagé.

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25/04/2026

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Réarmement européen : trois piliers, trois contraintes — ce que l'analyse économique dit sur la solidité du financement

La question que personne ne veut poser

Les annonces se succèdent depuis 2022. La France s'engage sur 413 milliards d'euros en sept ans. L'OTAN fixe une cible à 3,5 % du PIB. La Commission européenne promet 800 milliards. Sur le papier, le réarmement européen semble enclenché.

Mais d'où vient réellement l'argent ? C'est la question que pose Julien Malizard, titulaire de la Chaire Économie de défense à l'IHEDN, dans un article publié en 2025 dans la revue Défense & Industries de la Fondation pour la Recherche Stratégique. Sa réponse : le financement du réarmement repose sur trois piliers qui doivent être activés simultanément — et aucun d'eux ne suffit seul.

Ce cadre d'analyse est utile pour tout dirigeant industriel qui cherche à comprendre la solidité réelle de la demande qui lui est adressée. Car derrière les chiffres annoncés, les contraintes budgétaires nationales, les limites du plan européen et les blocages du financement privé dessinent une trajectoire bien plus incertaine que les discours officiels ne le laissent entendre.

Cet article s'appuie sur les thèses de Julien Malizard, Financer la défense : dépasser les contraintes budgétaires par de nouveaux mécanismes ?, Défense & Industries n°21, FRS, 2025.

Pilier 1 — Le financement public national : la France en queue de classement européen

Le premier enseignement de Malizard est géographique. En croisant les données du CEPII et du SIPRI, il montre que la croissance des budgets de défense en Europe depuis 2014 suit une logique de proximité à Moscou : les pays baltes et la Pologne ont augmenté leurs dépenses militaires bien plus rapidement que les pays d'Europe occidentale. La Pologne dépasse désormais 4 % du PIB. La France, elle, se situe en queue de classement avec le Royaume-Uni et l'Irlande.

L'enjeu est considérable. Pour atteindre 3,5 % du PIB, la France devrait porter son budget de défense de 60 milliards de dollars à environ 110 milliards. L'Allemagne passerait de 90 à plus de 160 milliards. Au total, l'ensemble des pays de l'UE passerait de 370 à près de 680 milliards de dollars par an — soit un quasi-doublement de l'effort collectif.

L'effort à réaliser par pays à 3,5 % du PIB (base 2024)

Pologne > 4 % — déjà atteint
Allemagne ~90 Mds$ → 160 Mds$
France ~60 Mds$ → 110 Mds$
Total UE actuel ~370 Mds$
Total UE à 3,5 % du PIB ~680 Mds$

Source : SIPRI, CEPII — calculs Malizard, 2025

Ce qui complique la trajectoire, c'est l'espace budgétaire disponible. La France sort du Covid avec un déficit public élevé, une dette alourdie et des marges de manœuvre fiscales très réduites. Malizard note que les efforts consentis depuis 2014 ont pu être financés sans dégrader les fondamentaux macroéconomiques — mais que la prochaine marche budgétaire sera d'une tout autre ampleur. Selon une note récente de France Stratégie qu'il cite, les options pour y parvenir ne peuvent être qu'une combinaison de réduction des autres dépenses publiques, de hausse des prélèvements et d'accroissement du taux d'emploi — aucune ne suffit seule.

Pour un dirigeant de PME, c'est un signal de vigilance : la visibilité budgétaire affichée sur 7 ans par la LPM peut se heurter à des contraintes de finances publiques que la loi de programmation ne peut pas anticiper.

Pilier 2 — Le plan ReArm Europe : un facilitateur, pas un financeur

Le plan ReArm Europe présenté en mars 2025 par la Commission européenne est souvent présenté comme une réponse de fond aux besoins de réarmement. Malizard invite à une lecture plus nuancée.

Le plan comprend deux volets. Le premier, le plan SAFE, mobilise 150 milliards d'euros sous forme de prêts aux États membres, financés par un emprunt de la Commission sur les marchés. La condition : au moins 65 % de la valeur des équipements doit être produite en Europe. Ce mécanisme prolonge la logique du programme Next Generation EU déployé lors du Covid. Le second volet, bien plus large quantitativement, consiste à retirer les dépenses de défense du calcul du déficit public dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance — ce qui ouvre théoriquement 650 milliards d'euros de marges budgétaires supplémentaires pour les États.

Anatomie du plan ReArm Europe

Plan SAFE — prêts directs aux États

Emprunt Commission sur marchés financiers. Min. 65 % de production européenne.

150 Md€

~25 % des besoins 2030

Assouplissement règles budgétaires PSC

Dépenses défense exclues du calcul du déficit public. Déficit moyen UE : de 3 % à 1 %.

650 Md€

Marges théoriques

Total affiché

800 Md€ sur 4 ans

Source : Commission européenne, mars 2025 — analyse Malizard, FRS 2025

Mais Malizard pointe deux limites importantes. D'une part, le plan SAFE ne représente qu'environ 40 % des dépenses de défense européennes de 2024 et 25 % des besoins estimés à horizon 2030. Son impact reste donc marginal en valeur absolue. D'autre part, le grand volet — l'assouplissement budgétaire — n'aide pas les pays qui en auraient le plus besoin. Les États disposant déjà d'un déficit public élevé, comme la France ou l'Italie, ont une marge de manœuvre très limitée même avec la dérogation défense. Ce sont précisément ces pays qui font face aux plus grandes marches budgétaires à franchir.

La Commission européenne joue ici un rôle de facilitateur, non de financeur. Elle oriente, stimule, offre des outils — mais laisse les États gérer leurs propres arbitrages budgétaires et la composition de leur effort de défense. Ce qui, observe Malizard, fragilise la coordination d'ensemble, fonction traditionnellement assurée par les États-Unis dans le cadre de l'OTAN.

Pilier 3 — Le financement privé : le maillon manquant

C'est là que l'analyse de Malizard rejoint directement les enjeux du terrain pour les PME et ETI de la BITD. L'État ne peut pas assumer seul le financement de la transformation industrielle — les capacités budgétaires nationales sont contraintes, le plan européen ne couvre qu'une fraction des besoins. C'est donc au secteur financier privé — banques, assureurs, fonds d'investissement, venture capital — de prendre le relais pour financer l'adaptation de l'outil industriel.

Le paradoxe qu'il identifie est saisissant : l'épargne est abondante en France et en Europe, autour de 15 % du PIB européen, contre 3,8 % aux États-Unis. Les ressources existent. Mais elles ne trouvent pas le chemin de la défense, en raison de quatre obstacles qui se cumulent : la petite taille relative des entreprises par rapport au civil, la fragmentation industrielle à l'échelle européenne, un modèle d'affaires sur temps long peu lisible pour les investisseurs, et des enjeux réputationnels liés à la nature des activités.

Les blocages selon le type d'entreprise

Start-ups et entreprises innovantes

Le problème est culturel autant que financier. L'Europe dispose d'un écosystème de venture capital bien moins développé que les États-Unis, et d'une tolérance à l'échec plus faible. Pour des technologies de rupture à forte probabilité d'échec, le financement est structurellement déficitaire. Des acteurs comme Defense Angels ou la Place Stratégique tentent de combler ce manque, mais restent limités en volume.

PME et ETI sous-traitantes

L'enjeu est de financer la montée en capacité de production dans une relation déséquilibrée avec les grands maîtres d'œuvre. Le financement de la vallée de la mort — la période entre la commande annoncée et les premiers flux de trésorerie — reste un point critique que les dispositifs publics (Definvest, Fonds Innovation Défense) ne couvrent pas suffisamment.

Grands groupes

Le paradoxe est ici le plus visible : les injonctions à produire plus et plus vite coexistent avec des commandes fermes insuffisantes pour justifier les investissements. Les grands groupes doivent financer des stocks et des capacités de production en avance sur des perspectives de commandes, sans garantie contractuelle. L'État reste l'acheteur unique et sa responsabilité en matière de visibilité est déterminante.

La solution que Malizard préconise n'est pas un produit financier particulier — c'est une réduction des asymétries d'information entre le secteur industriel et le secteur financier. Les acteurs financiers peinent à évaluer les risques de la défense parce qu'ils ne comprennent pas son modèle d'affaires. Le dialogue de place instauré par la DGA est une première étape, mais la connaissance mutuelle entre industrie et finance reste à construire dans la durée.

Sur les nouvelles formes de financement évoquées — obligations d'État défense dans les États baltes, endettement public allemand, crowdfunding pour les drones ukrainiens — Malizard est prudent. Le recours à l'emprunt obligataire par nécessité rappelle de mauvaises expériences historiques comme l'emprunt Balladur, jugé trop coûteux par rapport à un financement direct. Ces mécanismes peuvent répondre à des urgences mais ne constituent pas une solution structurelle.

Initiative à surveiller : la banque Defence Security and Resilience (DSR), portée par un ancien officier britannique avec l'ambition de lever 100 milliards de livres sterling dédiés à la défense. Malizard note que son absence de diversification sectorielle la rend fragile en cas de choc adverse.

Ce que cela change pour un dirigeant de PME industrielle

La lecture de Malizard conduit à une conclusion que les chiffres bruts de la LPM ne livrent pas : le réarmement européen est réel dans ses intentions, mais fragile dans son exécution financière. Les trois piliers — financement national, financement européen, financement privé — doivent fonctionner simultanément. Or chacun d'eux se heurte à des contraintes structurelles qui ne se résoudront pas en quelques mois.

Pour un dirigeant de PME qui envisage de se positionner sur ce marché, cela appelle trois lectures pratiques.

La demande est structurelle, pas conjoncturelle

Le réarmement n'est pas un cycle court. La dynamique géopolitique — désengagement américain potentiel, menace russe persistante, objectif OTAN à 3,5 % — crée une demande durable sur 10 à 15 ans minimum. Ce n'est pas un marché d'opportunité, c'est un marché de transformation industrielle de long terme.

Les commandes fermes restent le nerf de la guerre

Malizard le dit explicitement : dans un marché de monopsone où l'État est le seul client, c'est lui qui détient la clé de la visibilité. Les perspectives annoncées ne valent que si elles se traduisent en commandes fermes et en acomptes. Un carnet de commandes rempli de promesses et vide de bons de commande ne finance pas un investissement en machine-outil.

Le financement privé va s'améliorer — mais pas immédiatement

La levée des obstacles ESG, l'émergence de fonds spécialisés, le dialogue de place DGA-DG Trésor : les conditions du financement privé s'améliorent structurellement. Mais l'intermédiation financière prend du temps à se construire. Pour les PME qui veulent croître dès maintenant, les dispositifs publics (Bpifrance Défense, Definvest, garanties BPI) restent le canal le plus opérationnel à court terme.

Sources : Julien Malizard, « Financer la défense : dépasser les contraintes budgétaires par de nouveaux mécanismes ? », Défense & Industries n°21, FRS, 2025 ; SIPRI ; Commission européenne (AMECO) ; France Stratégie, mai 2025 ; DG Trésor / OED, mars 2025.